La nuit à dormir debout

Ah ! la "nuit debout" ! Quel espoir, que de spontanéité, ce vent de révolte revigorant, ce formidable rassemblement de mécontents, fermement décidés à faire entendre leur terrifiante colère, leur désir de justice et d'égalité... le grand éveil démocratique et citoyen ! enfin !

"Aux armes rêves citoyens !!"

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"Rêve général"... ça ne s'invente pas ! L'image ci-contre (de loin la plus révélatrice, certes) n'étant qu'une parmi d'autres. Donc, "rêvons !", voilà un bien étrange leitmotiv pour des révoltés en colère, et encore plus pour des individus qui disent, je cite "Nous étions endormis et nous nous réveillons"... Et ainsi donc, comment se réveillent-ils ? Et bien, en rêvant, évidemment, car quel exercice plus efficace pour se phaser sur la réalité, pour actualiser sa conscience sur les faits et la situation présente, qu'en s'enfonçant dans le rêve ?... je vous le demande...

Si je ne savais pas la jeunesse "bobo" et l'extrême-gauche déjà abondamment victime d'un processus de (aller, j'ose le terme) "contrôle mental", j'aurais hurlé à l'outrance d'une manœuvre d'ingénierie sociale destinée à court-circuiter les processus inconscients de nos chers citoyens par l'intermédiaire de quelques injonctions paradoxales. Mais, je sais malheureusement qu'ils n'en ont même plus besoin, cette frange de population étant déjà préprogrammée pour tomber systématiquement dans ce genre de piège.

A bas le méchant Capitalisme

Lorsque j'écoute le discours de Frédéric Lordon (un homme indubitablement intelligent, au moins jusqu'à ses butoirs idéologiques et ses blocages psychiques), ce qui me frappe immédiatement en dehors de sa peur panique de "l'infiltration par les fachos" (c'est à dire un peu tous ceux qui ne sont pas de gauche comme lui), c'est la pauvreté de son discours (il nous a habitué à mieux, tout de même), qu'on peut résumer à: "à bas le capitalisme, le capitalisme est méchant, ensemble, luttons contre le capitalisme". Non pas que je porte le "capitalisme" dans mon cœur, mais... fichtre, c'est quoi le "capitalisme" ? où veut-il donc en venir ? Car, au fond, le "capitalisme" de Lordon, il ressemble vachement au "monde de la finance" de François Hollande, c'est à dire un ennemis qui "n'a pas de nom, n'a pas de visage", etc. autrement dit, le "coté obscure de la force", la "menace fantôme", la "matière noir", "l'énergie sombre"... elle est là, tout autour de nous, on peut la sentir, "use the force luke !", ok...

Ce genre de rhétorique, ça passe pour un scénario de film fantastique, ça passe pour des adolescents en mal de cause à défendre, à la recherche d'un ennemi à combattre pour incarner les héros avec lesquels ils souhaitent s'identifier, mais pour n'importe qui d'un peu correctement axé dans le réel et le pragmatique, ça n'a aucune substance... Pourquoi Lordon ne nomme point les choses ? Pourquoi Lordon, ne désigne t-il pas l’ennemi directement, expliquant, là de facto, quel est le problème (Par exemple, l'Union Européenne, L'influence des USA, le traité transatlantique, pour les plus évidents)... Pourquoi n'explique-t-il pas ce qui se passe, ce qu'il s'est passé dans l'ordre, et pourquoi nous en sommes là ? Au fond, pourquoi Lordon s'en tient à ce flou artistique à l'ambiance dichotomique binaire "Star Wars" qui arrange bien l'intelligentzia (puisqu'on ne la désigne pas) ?...

« Utopie rappelons-le signifie nulle part » (E. Cioran)

Lordon ne s'est pas vautré dans la "métaphysique" spinoziste pour rien... Comme la plupart de ses collègues de gauche, et d'une grande majorité des adeptes de ce que j'appelle la "théorie de l'anticyclone" (c'est à dire la croyance que les événements du monde qui les entour sont le résultat d'un mouvement brownien naturel, sans relations de causes à effets évidents, et sans volontés agissantes: le "hasard" quoi), c'est qu'en fait, il s'en fout ! "ce n'est pas le sujet", surtout en ce moment d'exaltation et de "communion"... Ce qui intéresse Lordon à ce moment là, ce n'est pas la réalité du terrain, ce ne sont pas les manœuvres politiques et géopolitiques de transformation du monde et de la société qui SONT EN ACTION, ce ne sont pas les "complots" qui SONT EN ACTION.

Non, ce qui intéresse Lordon et son auditoire en cet instant, c'est l'idéologie et l'UTOPIE d'un monde à l'image de leur rêve. Ce qui les intéresse là, c'est de mimer cette "révolte", ce moment magique fantasmatique et la propagation du "rêve révolutionnaire"... Et dans un rêve, comme chacun sait, on se fout pas mal de la réalité. C'est le "syndrome de l'utopiste" (piégé dans les théories, dans les mécanismes abstraits, les grandes conceptions, en dehors de toute considération pour le réel, hors de tout pragmatisme, ignorant la nature humaine, la réalité sociologique de terrain, de l'état réel du tissu politique, géopolitique, des forces en actions, et la négation pure et simple des points de vue divergents: un totalitarisme qui ne dit pas son nom en fait, mais ce n'est pas le sujet ici...)

Eyes Wide Shut

Ainsi, miment-ils la merveilleuse démocratie dont ils rêvent, les formidables débats sans heurts dont ils rêvent, cette parité et cette égalité des sexes dont ils rêvent, cette "convergence des luttes" dont ils rêves... mais ENTRE-EUX, c'est à dire, entre rêveurs partageant le même rêve, et excluant soigneusement toute opinion ou point de vue divergeant au leur, qu'ils traiteront le cas échéant avec le plus grand des mépris, sinon avec une violence barbare, tels les "projections de subconscient" du film Inception, s'attaquant à toute tentative "d'intrusion" dans l'hallucination collective qu'ils expérimentent...

Le problème de fond, c'est que ces gens, en fait, ne VEULENT PAS CHANGER LE MONDE, surtout pas ! Ce qu'ils veulent c'est diffuser de l'utopie et "incarner la rébellion", et ils se satisfont fort bien du monde tel qu'il est où ils peuvent justement incarner cette "alliance rebelle". Le jour où le monde change, ils n'existent plus, ils ont donc un besoin vital de statue quo, pour "incarner le changement", et puisse-t-elle durer éternellement cette "rébellion", c'est tout ce qu'ils demandent... une "récréation" sans fin. Bien sûr, ils ne vous le diront pas, bien sûr, ils ne le pensent même pas, pas de manière consciente en tout cas, mais dans les tréfonds de leurs neurones, c'est bel et bien ce qui se passe, et c'est bien pour ça que le premier leitmotiv qui leur vient à l'esprit c'est "rêvons !", car de la réalité, et surtout de la réalité des autres, ils se moquent éperdument. C'est le monde de "Peter Pan"... Disneyland, nous voilà !

Comment ne pas comprendre et ne pas voir que le pouvoir se satisfait parfaitement de l'existence de ces "faux rebelles" déconnectés de la réalité qui n'ont pour seul objectif que de rêver, de mimer, de faire du "spectacle", mais qui en plus, sont souvent porteurs des idéologies et des projets des oligarques qu'ils croient combattre ? Qu'ils croient combattre, car l'oligarchie est malheureusement plus maligne qu'eux, et leur a soigneusement lavé le cerveau en amont...

Pour ne pas le voir donc, et ne pas le comprendre, il faut être endormi... et ils le sont, profondément. Il ne suffit pas de rêver d'un monde meilleur et de vaguement comprendre qu'on se fait enfler pour être "réveillé"... Vous pouvez rêver pendant qu'on vous enfle, votre rêve s'adaptera, et vous pouvez alors rêver qu'on vous enfle et que vous vous rebellez, mais vous resterez le jouet de votre rêve et la proie de celui qui vous enfle.

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