Lordon et la démocratie

Un article du site Challenges.fr intitulé "Quand Frédéric Lordon dévoile l'inquiétant projet de Nuit debout" tente de nous expliquer les sombres desseins du mouvement "Nuit Debout" plus ou moins mené par un charismatique Frédéric Lordon aux allures de révolutionnaire... Aussi certains tweet-ils l'article avec le commentaire "Lordon refuse la démocratie !". Les citations hors contexte de ce discours du 20 avril à la bourse du travail m'ont moi-même interloqué au départ et l'espace de quelques heures (jusqu'à ce que je visionne la vidéo du discours), j'ai bien cru qu'emporté par la fièvre révolutionnaire, Lordon s'était piqué d'une forme de néo-fascisme. Seulement voilà, en fait c'est mal comprendre Lordon et la sociologie qui gouverne la mouvance à laquelle il appartient.

Du spectacle de la contestation

Les paroles de Lordon peuvent choquer si - comme on pourrait le croire vu la teneur de son discours par ailleurs - il était un authentique révolutionnaire, motivé par des ambitions révolutionnaires, et si il percevait le mouvement "Nuit Debout" comme les prémices d'une véritable insurrection populaire. Or il n'en est rien.

Qu'est Frédéric Lordon en réalité ? Il s'inscrit dans la mouvance de la gauche française qu'on pourrait qualifier de "syndicalo-estudiantine" qui depuis des décennies organise, de manière quasi rituelle, des manifestations contre des mesures gouvernementales, à base de grèves, de défilés, et finalement de merguez partie et de fanfares. Certes, Lordon en est en quelque sorte le pendant intellectuel, il est l'utopiste instruit qui théorise et manie la prose, mais il est par essence pourvu du même "logiciel", et dans les faits limité par les mêmes bornes. Ce qui caractérise cette gauche, c'est qu'elle n'existe et ne se pense elle-même qu'en tant que contestataire d'un pouvoir établi, elle n'a jamais eu l'ambition de "remplacer le pouvoir", mais tout au plus de l'infléchir, de le faire "changer d'avis", et même cette ambition semble leur être très lointaine en fait.

C'est pourquoi ces mouvements contestataires sont si rituels et si "festifs", tout en comportant les nécessaires et non moins rituels échauffourées avec les forces de l'ordre et les dégradations matérielles collatérales. Nous sommes bien plus proche des "Saturnales" que de tout autre chose: la légitimité du pouvoir n'est remise en cause que virtuellement et temporairement par des actes d'insoumission tout à fait symboliques dans un simulacre de jacquerie propre à la culture française.

Il est amusant d'ailleurs de voir une certaine presse se dépêcher d'expliquer que "Nuit Debout" est plus que ça (Slate.fr), tandis qu'une autre voudrait nous alerter sur le caractère sombre et stratège de Lordon (Challenges.fr). Nous somme dans le spectacle et l'industrie du spectacle (la presse), s'empresse de donner corps, identité et consistance à cette pièce de théâtre, si excité de voir se rejouer (mais pour de faux) encore une fois ce moment magique et tragique, qui semble décidément ne pas avoir encore été digéré par la société française (mais c'est un autre sujet).

L’horizon indépassable des contestataires institutionnalisés

Dans le film "Les Evadés" de Frank Darabont (1994) le personnage de "Red" explique à ses co-détendus ce qu'est être "institutionnalisé": "Ces murs ont un effet bizarre. On les hait d'abord, et ensuite on s'y habitue, et plus le temps passe, plus on finit par en avoir besoin. C'est ça être institutionnalisé." "Red" nous explique en fait que des détenus, qui ont normalement pour vocation à vouloir s'échapper, finissent en réalité par avoir besoins de leur prisons car ils finissent par fonder leur identité et leur utilité sociale dans le cadre de cette prison... Le film met d'ailleurs en scène un détenu libéré qui finit par se suicider faute de pouvoir se réinsérer et se "repenser" dans une société où il n'est plus rien, alors qu'en prison, il "était quelqu'un". Le cœur du problème de cette "gauche contestataire" est là, elle est en fait "institutionnalisée".

La fin du discours de Lordon à la bourse du travail trahie d'ailleurs sa véritable psychologie et sa vision du monde: Il évoque (mais presque en chuchotant, à croire qu'il a peur de ce qu'il dit) la nécessité de mettre le TAFTA/TTIP sur le tapis pour "fédérer les agriculteurs"... Pourquoi vouloir "fédérer les agriculteurs" si le mouvement "Nuit Debout" se veut de facto être un mouvement de contestation populaire global ? En réalité Lordon le sait très bien, et c'est à ce point évident pour lui qu'il ne voit pas la nécessité de contextualiser son discours "non-démocratique": il n'a AUCUNE ambition d’insurrection populaire ou de révolution. Du reste, le mot d'ordre n'était-il pas dès l'origine "leur faire peur" ?... Quelle ambition se cache derrière un tel slogan ?

Dans ce contexte, son discours aux allures "léniniste" n'a rien d'étonnant bien qu'il soit détonnant, puisqu'il se pense lui-même avec le mouvement "Nuit Debout" dans le cadre d'une lutte particulière d'une certaine minorité opprimée contre un pouvoir inébranlable. Et comme il se pense lui-même avec "Nuit Debout" comme une minorité dans un paysage plus globale, il réprouve tout logiquement cette fameuse "démocratie all-inclusive", tout en développant des stratégies pour "fédérer" de manière tout à fait temporaire et contextuelle, tantôt les agriculteurs ou les taxis: Nul besoin de "démocratie", nul besoin de "débattre", le mouvement n'a pas, à ses yeux, vocation à "renverser" et "prendre" le pouvoir, mais uniquement à le "chahuter", d'ailleurs probablement moins dans l'espoir qu'il fléchisse, que pour s'incarner dans le rôle rituel (et factice) du révolutionnaire.

Cette "lutte des classes" incarnée par cette gauche est en réalité le poisson-pilote de ce contre quoi elle prétend lutter: elle profite de l'onde de proue créée par la nage du grand requin pour nager a ses cotés. Mais même cette image n'est pas assez forte, car le poisson-pilote peut survivre et exister sans le requin qu'il accompagne: Eux, non... En effet, nous verrons des graffitis "Je lutte donc je suis", et c'est exactement ça: ils n'existent que par cette "lutte" et sans lutte ils n'existent plus et sans pouvoir oppressif contre lequel lutter, plus de lutte... Ils ont donc en réalité désespérément besoin d'un pouvoir oppressif pour exister. C'est ici leur horizon indépassable: ils ne peuvent pas se penser en dehors de "la prison", en dehors de l'échiquier où ils ont un rôle, une identité, un "sens". Ils ne peuvent donc pas se penser réellement en révolutionnaires, ils ne peuvent pas se penser "renverser la table", car ils SONT SUR la table, il font partie du jeu, si on "renverse la table", ils sont renversés en même temps que tout le reste.

Convergence des rôlistes

Ainsi Lordon et "Nuit Debout" parlent d'une "convergence des luttes", mais de quelles luttes et pour converger vers quoi ? Pour converger vers eux-mêmes, pardi, dans cet "entre-soi" si hermétique qu'il en devient ridicule. En fait, c'est de la convergence de n'importe quelle "lutte" qui s'accorde au spectacle de la contestation dont on parle ici (et surtout pas des vraies). C'est à dire le rassemblement des éléments compatibles avec la pièce de théâtre du spectacle de la contestation. "Convergence des luttes" est de ces slogans que la gauche sait produire à la chaîne et qui ont surtout vocation publicitaire à destination d'eux-mêmes, comme signe de ralliement de tous les poisson-pilotes, de tous les comédiens du rituel de la "saturnale". Ironie, la "Nuit Debout" se délocalise au théâtre de l'Odéon pour soutenir les intermittents.... du spectacle.

Un véritable slogan de rassemblement populaire devrait ressembler à "Union pour UN objectif commun" plutôt qu'à "Convergence DES luttes" qui ne veut rien dire, ou plutôt, veut dire très exactement ce qui a été expliqué précédemment. De "L'union pour UN objectif commun", Lordon n'en veut pas et ne peut pas en vouloir, car cette union devrait se faire avec des éléments du réel qui sont incompatibles avec le rêve utopique de Lordon, à commencer par le peuple français lui-même qui n'est pas du tout conforme à la petite armée de bourgeois-bohèmes qui l'applaudit et forme le noyau dur du mouvement "Nuit Debout"...

La "convergence des luttes" donc, n'a rien à voir avec des ambitions de rassemblement populaire à grande échelle, mais uniquement un appel à tous les comédiens pour une nouvelle super représentation. Et qu'est devenu "Nuit Debout" au bout de quelques jours ? Une simple kermesse rassemblant les divers mouvements de "lutte minoritaires" (féministes, LGBT, vegans, zadistes, etc...), des concerts, des projections cinématographiques et un simulacre de parlement démocratique s'imaginant créer un nouveau monde. Nous ne somme même pas dans une tentative de révolution mais carrément dans le parc d'attraction... Les gens vont à la "Nuit Debout" comme on va à Disney-land, pour s'autoriser à quitter la réalité un court moment, c'est mieux que la télévision, c'est plus interactif... "rêve général".

Un hors-cadre dans le cadre

Mais Frédéric Lordon n'est-il pas le chantre du "hors cadre" ? N'est-ce pas lui qui nous explique qu'il faut "sortir du cadre" ? Voilà qui semble contradictoire en effet... du moins en apparence. Son intelligence se heurtant à ses propres contradictions idéologiques, le problème du cadre doit effectivement lui sauter aux yeux (à ceux de son subconscient à tout le moins), mais il est amusant de constater que si il répète qu'il faut "sortir du cadre" un peu comme un mantra qu'on se répète pour se donner du courage (la méthode Coué, hein), il ne dira jamais qu'il faut "sortir de l'Union Européenne", car ça serait faire un pas dans le concret dont il est bien incapable... La réalité, ça fait peur aux comédiens du spectacle, car un tel comédien n'existe que par le rôle qu'il incarne dans le spectacle, et professer la nécessité de quitter l'Union Européenne, dans la radicalité, sans détours par quelques considérations spéculatives du "Une autre Europe est-elle possible ?", c'est risquer de se faire éjecter par le metteur en scène...

Lordon est "hors cadre" oui, car il est dans un cadre imaginaire, un cadre tellement imaginaire qu'il ne dérange en rien la réalité du pouvoir en place et qu'il s'y insert comme n'importe quel auteur de science-fiction. Et "Nuit Debout" s'est inscrit dès le départ dans ce même cadre "imaginaire", en tant qu'oeuvre de science fiction: "préavis de rêve", "rêve général", "faisons leur peur"... comme le Port-Salut, c'est marqué dessus. Lordon ne peut pas aller au delà de ce théatre, car il n'a ni l'ambition ni le courage des idées grandioses qu'il professe, il est le larbin institutionnalisé que le système universitaire a fait de lui, un comédien du spectacle, un pion de l'échiquier prisonnier de son rôle.

Si une révolution doit se faire, elle se fera sans les Lordon, Ruffin, syndicats, et autres avatars de la "gauche contestataire institutionnalisée", sans les bourgeois-bohèmes et ces minorités en "lutte pour exister". Tous ce que ces éléments peuvent produire est au mieux une légitimation du pouvoir (à force d'agacer la (vraie) population), au pire une accélération de la désarticulation de la société tant souhaité par les oligarques, si ils ne finissent pas par être carrément financés par ces derniers pour achever le travail de destruction si bien entamé...

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