La mutation d'internet 2.Ego

De mon temps

"De mon temps", c'est la formule consacré des vieux cons, et je suis devenu un vieux con d'internet, de ces types qui l'ont connu à une certaine époque, qui l'ont vu changer et déplorent le changement (sinon je serais un vieux sympa à la mode, pas un vieux con). Oh je ne suis pas le plus "vieux" con d'internet, puisque je n'ai découvert le réseau qu'à partir de 1998, ce qui m'a permit de connaître ce que nos valeureux Kevin de notre époque moderne n'ont pas connu, à savoir le "nuke" (WinNuke), qui n'est pas une drogue, quoi que devenu addictif chez certains sujets... En fait, à cette époque, tout internet était un peu un "darknet", sauf qu'il était globalement fréquenté par des gens un peu plus raisonnables et sains d'esprit que ceux qui remplissent maintenant ces zones obscures (on y trouvait pas, sauf exception, de terroristes, de cannibales ou pire encore parmi ce que la nature humaine peut produire). Ceux qui ont connu cette époque savent ce qu'est le site rotten.com ou perdu.com sans aller voir (ouais allez voir), car ils les ont déjà consultés à l'époque... reflets (très partiel) d'une époque ou internet représentait une forme de dissidence avec le "monde normal", un gentil décalage avec l'univers policé, gentil et hypocrite des médias, de l'école, du travail...

Mais ce n'est pas l'aspect que je veux souligner, bien que tout soit lié d'une certaine manière. La véritable révolution d'internet à l'époque c'était moins qu'on pouvait y découvrir des images d'autopsie (on peut trouver bien pire maintenant) ou des non-sens cybernétiques à caractère humoristique, que le fait qu'on y trouvait des espaces de discussions et de débats que je qualifie d'horizontaux, que sont les forums et les canaux IRC. Horizontaux, car il n'y avait pas, ou très peu de hiérarchie: tout le monde échangeait et débattait sur un pied d'égalité, exception faite des modérateurs qui à l'époque, étaient généralement aussi zélés qu'un gardien de nuit d'une usine désaffectée: A la limite, voir des cons se bagarrer dans sa zone de contrôle, ça le faisait marrer, ça ou un match de catch truqué à la télévision, après tout. D'ailleurs les zones sans modérateurs étaient fréquentes et comme ça c'était clair: anarchie totale, même pas un con pour nous emmerder si on s'amuse à flooder comme un débile mentale... A la charge des utilisateurs de mettre l'importun en "ignore list" si il devenait trop bruyant. Ca c'était une révolution, car nous vivions dans un monde réel qui reste le notre, où la parole et l'opinion est réservées à l'élite: La télévision, le journal, le politicien, l'auteur à succès, et de manière unidirectionnelle en plus, sans qu'on puisse lui répondre, car tout ça c'était du "broadcast", t'as le droit de manger ou pas, mais pas de vomir sur "l'interlocuteur". L'anonymat, évidemment, jouait beaucoup: Nous n'étions personne, personne n'était "quelqu'un" et sauf exception, personne ne se connaissait en dehors de cette dimension parallèle qu'était internet. Discussions et débats sans conséquences réelles, désinhibant les opinions et les comportements normalement restreints pour le maintient d'une image sociale tolérable.

La mutation

Le glissement il a eu lieux aux alentours des années 2000, après l'an 2000 en fait. En France on peut identifier un élément clef qui fera d'une part jurisprudence et d'autre part posera le point de départ d'une lente colonisation d'internet par le "monde normal". Cet élément clef c'est l'affaire Altern.org, connus de tous ceux qui étaient sur le réseau depuis avant les années 2000. C'est l'histoire d'une mannequin femme d'un moyennement célèbre chanteur fils d'un chanteur très célèbre qui n'a pas aimé que VSD publie des photos d'elle (Estelle Hallyday) à poil, et qui par ricochet, n'a pas aimé qu'un gus dont le site web était hébergé sur les serveurs d'Altern.org dispose ces mêmes photos scannées depuis VSD, sur ce qu'on allait bientôt appeler "L'Internet". La justice, elle, étant peu (euphémisme) au fait de la technique de ce monde bizarre et inconnu où les droits d'auteur, les règles de publication/reproduction avait autant de sens qu'un hélicoptère qui fait de la gymnastique dans une équation d'Einstein, a décidé que le coupable était le taulier d'Altern.org, jugé responsable au même titre qu'un rédacteur en chef ou un patron de magazine est jugé responsable du contenu qu'il laisse diffuser dans son torchon. Ce fut la transposition hybridée et complètement mutante d'une loi conçu pour le monde normal, appliqué à une dimension parallèle... Altern.org n'étant ni un journal ni une revue ni un auteur, mais un simple hébergeur de contenu publié par d'autres.

On pouvait s'en douter, si Estelle Hallyday - ou ses avocats - avaient remarqués la présence de ces photos sur internet, c'est bien qu'Internet était en train d'élargir son public. Désormais, même les ploucs et les nazes étaient en train de s'intéresser à notre précieuse dimension parallèle, jusqu'alors restée sous contrôle (ou plutôt, sous non-contrôle) stricte des geeks et des nerds. Mais le pire aspect de cette affaire, c'est qu'à partir de là, la paranoïa allait commencer à envahir le réseau, car oui, il fut donc démontré que si on diffusait ou hébergeait des choses pas net ou qui ne plaisent pas sur internet, on pouvait s'en manger une pour de vrai. Le terrorisme intellectuel du monde normal contaminait doucement la toile. C'est peu après cet événement qu'il est devenu à la mode à la télévision de formuler des adresse web ("retrouvez nous sur http://www.tf1.fr", à l'époque les navigateurs ne faisaient pas la complétion automatique, haha !... ), les journalistes et les professionnels des médias n'ayant (à l'époque) par encore réalisé qu'Internet n'était pas un simple espace publicitaire, à l'époque donc, Internet c'était génial. C'est vers cette époque aussi qu'on l'a affublé d'un "L'", sorte de tatouage (pourquoi pas "LE Internet, pendent que t'y es, genre ?") utilisé par la caste des émirs médiatiques comme pour se l'approprier et le domestiquer (bon, on a survécu à "cédérom", un L' c'est pas si grave).

Les métastases

C'est peu après les célèbres attentats sous faux drapeaux... je veux dire, officiellement commit par des islamistes avec des cutters... symbole de notre époque et peut-être même d'Internet (et non de L'Internet, excusez moi, je suis de la vielle école), que le réseau fut pris d'assaut par une population beaucoup plus large, attirés par les campagnes de promotion médiatiques, facilité par la technologie (démocratisation de l'ADSL). Nous allions être envahis d'un coté par une toute nouvelle génération de curieux, et de l'autre, par le rouleau compresseurs des grandes corporations et des entreprises dont laver le cerveau des masses est un business séculaire. Dans le même temps, Google prenait son essor (car oui, Google n'a pas toujours existé, il n'est pas de toute éternité), ou plutôt, décollait comme une fusée, laissant Altavista sur le tapis dans le coma et Yahoo plié en deux suspendu au lustre (le second rachètera le premier, comme tant rachetèrent d'autres à partir de cette époque, une autre histoire de Dallas numérique). Entre temps, Windows 2000 était sortie, et le WinNuke ne fonctionnait plus... ce n'était pas très important, car dans le même temps, les plateformes de discussion ont mutées elles aussi, les adresses IP devenaient des choses privées, et la grande majorité des nouveaux ploucs se rassemblaient dans de vastes fermes industrielles conçus spécialement pour eux, comme Caramail ou Doctissimo... Ces deux mondes, l'ancien et le nouveau, cohabitèrent un temps, se mélangeant de temps à autre, le nouveau monde s'étant inspiré de l'ancien, les poissons d'eau de mer pouvait encore nager dans l'eau demi-sel ou gambadaient les poissons d'eau douce, de nouvelles niches écologiques se reformaient, ça restait intéréssant, car les débats horizontaux restaient le principal mode d'échange.

C'est alors que se produisit un truc incompréhensible d'un certain point de vue, mais logique d'un autre: L'émergence de ce qu'on appelle les "blogs". Dans l'ancien monde, un blog, ça s'appelle un "site perso", c'est un truc tenu par un ou plusieurs types, fait avec leurs mimine à eux, qui y exposent leur passion pour la couture, les voitures de tuning, ou les bombes artisanales, agrémenté de quelques actualité et mise à jour, souvent avec un Gif animé "EN CONSTRUCTION" clignotant, parce-que personne n'assume d'être pas foutu de faire un site web qui ait de la gueule ou avec du contenu. Le blog, ce sont les médias, encore eux, qui en ont fait la promotion, nous expliquant comme c'est génial de raconter sa vie de merde en temps réel différé sur internet, décrivant cette nouvelle mode de l'égocentrisme assumé comme un truc absolument génial et carrément cool. En fait, ce sont probablement les journalistes qui les premiers on trouvé ça génial, renouant en quelque sorte avec la tradition de l'envoyé spécial qui raconte ce qu'il voit, enfin, ce qu'il peut voir, disons, ce qu'on lui dit de voir, sur le terrain des opérations. Chouette, même la chroniqueuse de télé-matin allait pouvoir faire son "reportage spécial" en pseudo-live sur internet, en directe de sa sale de bain. Et ça, c'était que le début, parce-qu’ayant flairé le bon plan, les professionnels de la ferme des milles moutons en on fait un business: Skyblog, Overblog, Myspace... plateforme de blog industriel proposant au quidam de se munir de son petit espace d'expression personnelle préfabriqué.

C'est là que la forme d'Internet a véritablement changé. D'une part, les utilisateurs n'étant plus forcé de concevoir eux-même leur site web, on naviguait dans le préfabriqué standard, sorte de résurgence soviétique, où chacun exprimait son originalité en changeant le fond d'écran et la couleur du texte. Exit donc les productions artisanales originales (et éventuellement d'un mauvais goût à faire peur à Beetlejuice), faire des sites web, c'était désormais l'affaire de professionnels du Cyber-BTP. Mais plus grave, on était en train de modifier le mode d'expression en vigueur sur internet, proposant à chacun d'ouvrir son petit espace d'expression personnel où il pouvait s'écouter parler, raconter sa vie, maître absolu de son petit territoire dédié, sur son petit piédestal confortable. D'un espace d'échange horizontal, nous sommes donc passés à une constellation de petits égos séparés les uns les autres jouissant de leur espace d'expression nombriliste privilégié. Le concept même de "débat" disparaissait, laissant la place à celui de "commentaire", on vit donc naître le terme "rageux", désignant l’outrecuidant "commentateur" critiquant le petit monarque qui s'est quand-même fait un blog perso pour s'épancher peinard. Le Web 2.0 était en train de naître, et le pire dans l'histoire, c'est qu'ils allaient le qualifier de "Social", comme pour expliquer à quel point l'ancien ne l'était pas.

Le cancer généralisé

Alors que les blogs - expression de l'égotisme humain flatté et conforté - se multipliaient comme autant de cellules mutantes, les modérateurs ou tauliers des anciens espaces d'expression horizontaux, devenant paranoïaques sous la pression d'une société devenu de plus en plus sujette au délit d'opinion, soit disparaissaient tout simplement, soit devinrent ce qu'ils étaient destinés à devenir, c'est à dire des enclos où s'entassaient du bétail bien élevé sévèrement contrôlé et encadré par des supplétifs de la police intellectuelle. Le modèle se généralisa, même dans les petites structures, car n'est-il pas bon d'être gardien de troupeau ? Alors les diverses expressions et variations de L'Expérience de Stanford se multiplièrent, et la fameuse "horizontalité" disparût même des lieux théoriquement propices à leur maintient. La malédiction avait tout corrompu, ne subsistaient que de rares niches écologiques, peuplés de vieux requins et de trolls velus de la vielle époque dans des lieux reculés, en désertification croissante.

C'est à ce moment là qu'est arrivé le coup de grâce. Une petite bande de ploucs étudiants de l'université d'Harvard, techniquement pas complètement nuls, on repensé le concept du blog pour en extraire la substantifique moelle pourrie et le centraliser encore mieux. L’alliance génial du "moi-Je" et du "3615 ma vie" porté à son paroxysme adjoint à "j'ai des amis et donc de la popularité". Le terminus final du processus de crétinisation, ou en plus de raconter sa vie parce-que l'interface nous le demande carrément, la sécurisation total de son espace d'expression avec l'assurance qu'on a que des amis qui nous lisent, un bouton "like" sans contrepartie "dislike", le monde des bisounours égotiques par excellence: Facebook était né. Et là, évidemment, on nous parle de révolution, on nous explique que c'est carrément génial, et que c'est l'aboutissement suprême de L'Internet, le deux point zéro, le web social, les "réseaux sociaux"... Une sorte de prison à ciel ouvert sous haute surveillance, astucieusement architecturé pour s'assurer que chaque individu resterait isolé dans son réseau sécurisant habituel, et donc soumis aux mêmes pressions sociales que dans la vie dite réelle... Car dans Facebook, plus d’anonymat non plus, non, vous êtes prié de décliner votre identité, voir même de la faire vérifier et valider. Un chef d’œuvre de machiavélisme, le pire poignard dans le dos qu'internet n'ait jamais connu. Même Google, n'a pas osé, sauf après, pour copier et concurrencer.

Le bilan

Le résultat il est pitoyable, Internet n'est plus qu'une somme d'égos qui se partagent un espace d'expression infini dans un confortable monologue pour la conquête d'un public. Les gens s'émerveillent d'un "Internet" qu'on leur présente comme un formidable lieu d'expression qui n'est plus qu'un miroir modifié de la société du spectacle et du star-system. On en est au point où des "commentateurs professionnels" produisent leur propre contenu en vidéo, se filmant devant une camera, comme le mythique chroniqueur TV, pour commenter tantôt l'actualité, ou le commentaire pourri du concurrent. Commenter, commenter, commenter, internet est devenu un vaste réseau de commentaires, avec quelques rares producteurs de contenus. Plus personne ne débat, plus personne n'échange des idées, n'argumente... on "commente"... Et voilà, moi, je commente le résultat du match entre un monde qui était axé sur l'échange et le débat, l'expression d'égal à égal, qui s'est fait colonisé et envahir par la merdasse de la mentalité médiatique (dont commenter est le métier depuis 250 ans), réintroduisant la hiérarchie à tous les étages, les galaxies de fans passifs, recentrant tout sur l'ego de la star montante, descendante ou de proximité, et son extraordinaire faculté à subjuguer des foules, faire de l’audience, et générer des commentaires... "Likez s'il vous plaît !", "mettez un pouce vert !", "abonnez vous !"... quelle déchéance.

Vous avez pourri mon Internet...

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